New York 1954-55

New York 1954-55

New York « Je trouvais drôle de traiter les New-Yorkais qui se croient les maîtres du monde comme des Dogons envahis par des anthropologues colonialistes. » En 1954, William Klein revient à New York après huit ans d’absence. C’est un choc. Peut-être a-t-il oublié que sa ville natale, c’est « ce repaire miteux, corrompu, inconfortable » ? Il arpente les rues et, pour fixer ses impressions, réalise un journal photographique. Au hasard de son objectif : des passants, des visages, la foule. Flics italiens, yiddish mamas, gosses de Harlem ou petits truands... le revers de l’Amérique ! Lui qui vient d’un quartier pauvre, il tient sa revanche. Il sait alors tout juste se servir d’un appareil photo mais ça lui donne des ailes. Décadrages, bougés, grand angle, tirages audacieux. Il fait feu de tout bois. Les Américains n’aimeront pas ces images insolentes d’une Amérique sans gloire et c’est à Paris qu’elles seront finalement publiées. Aujourd’hui la réédition de ce livre culte, épuisé depuis belle lurette, est un événement.

C’est une première dans l’histoire de la photographie : rééditer un livre-culte des années 50 mais en ajoutant des images de l’époque, que l’auteur est allé chercher dans ses planches de contact fatiguées. Le livre ? New York. Son auteur ? William Klein. L’ouvrage était un pavé empli d’images trop noires, floues, granuleuses, violentes, parfois salies par des slogans qui les barraient. Son auteur y voyait le " degré zéro de la photographie " tant sa façon de cadrer (dans la rue) et de tirer (dans son laboratoire) bousculait les tabous de la belle image.

William Klein avait proposé son New York aux éditeurs américains. Ils l’avaient " jeté au panier ", agacés par ce grand gaillard arrogant installé en France, qu’ils surnommaient " le communiste de Paris ". Klein osait qualifier Big Apple de " repaire miteux, corrompu et inconfortable ". Son livre justifiait ce jugement sévère : typographie vulgaire empruntée aux journaux à grand tirage, gamins armés et abandonnés à la rue, nouveaux riches bedonnants, fillettes éclatantes de santé, laissés-pour-compte du rêve américain, bourgeoises asséchées, marlous sympathiques... Toutes sortes de New-Yorkais s’entrechoquent dans le cadre de William Klein, mais ils s’ignorent et se diluent dans les rues balafrées par les enseignes lumineuses et les publicités agressives.

New York, le livre, était également porté par un propos photographique révolutionnaire : " J’ai emmerdé à la fois la façon dont on faisait des livres photo, la photographie tout court et le lecteur qui ne savait pas lire des images ", confie William Klein, satisfait de son coup. L’auteur a alors frappé à la porte des éditions du Seuil. " Je me suis retrouvé face à un héros de Star Wars, avec robots et pistolet laser. C’était Chris Marker, qui dirigeait la collection "Petite Planète". Il a menacé de quitter la maison s’ils ne publiaient pas mon livre. " Le Seuil s’est résigné et ne l’a pas regretté. Le livre, publié en 1956, a obtenu le prix Nadar, et la presse de l’époque a multiplié les articles sur cet ouvrage " barbare et classique ".

New York est aujourd’hui une référence dans la photographie. D’occasion, il se négocie, quand on peut le trouver, autour de 3 500 francs. Le rééditer ? Exercice périlleux. On ne recommence pas un scandale, surtout quand la spontanéité en est l’ingrédient principal. L’édition originale oscillait entre photographie et guide touristique : des images sans compromis y cohabitaient avec des clichés d’illustration et des renseignements sur les variétés d’oiseaux ou de populations, les festivités, les hôtels " pour toutes les bourses et pour tous les goûts "...

Pour son New York version 1995, William Klein a concocté un autre livre : format agrandi, pagination épaissie, couverture modifiée, nouveau découpage des chapitres, textes de l’auteur uniquement, quelques photos mièvres en moins, d’autres agrandies, et, surtout, un tiers d’images nouvelles, mais toujours prises dans les six mois à cheval sur les années 1954-1955. " J’ai eu la tentation de confronter mon New York des années 50 et la ville d’aujourd’hui. Mais on ne revient pas sur un premier amour. Un premier amour-haine. "

Ce nouveau livre porte la marque Klein : précision maniaque dans la réalisation, couverture à la typographie envahissante et tourbillonnante, préface tonique dans un style qui tutoie l’argot, longues légendes savoureuses et mise en page des photos dans le style qu’il a inventé, dès 1962, pour son livre sur Tokyo essentiellement des doubles pages et rien d’autre. Pas de marge blanche un système archicopié depuis. " C’est une lecture cinéma de la photographie, dit-il. Je veux que les gens plongent dedans, qu’ils n’aient pas d’air. "

Le propos de l’auteur s’en trouve clarifié. Une sorte de journal de bord en images sur Manhattan, ville oû Klein a grandi et qu’il retrouvait pour cet essai, se déroule dans un chaos de signes, de gestes et de mouvements. " Les images sont comme tombées de mes yeux ", dit-il aujourd’hui en rappelant l’aspect social du projet : " Je me souviens, à l’école, du sermon au drapeau qui prônait une nation indivisible avec liberté et justice pour tous. J’ai voulu montrer le décalage grotesque entre le sermon et la réalité de l’Amérique. "

Le style Klein est également mieux servi par cette nouvelle version : l’usage du grand angle " pour entasser le maximum de choses dans le cadre " ; sa façon d’agresser les gens avec son objectif et son flash, de les interpeller (" Ne bougez plus ! ", " Levez la tête ! ")...

Reste " la " question : les images ajoutées de William Klein sont-elles plus faibles ? Eh bien non. Ce sont de petits chefs-d’oeuvre, preuve que l’auteur avait trouvé quelque chose qui sonnait juste, qui lui a permis de multiplier, avec une aisance insolente, des images remarquables qui s’inscrivent dans l’époque et dans l’histoire de la photographie. Klein est descendu dans la rue avec, dans la tête, quelques leçons bien assimilées des dadas et des surréalistes, et puis il a réalisé une sorte de performance. " Je me rappelle mon état de surexcitation et la facilité incroyable de faire des photos ", écrit-il dans sa préface. Celui qui se dit à juste titre " cousin " de Man Ray a ensuite canalisé sa spontanéité. " La photographie, pour moi, se fait au tirage. " Il en est sorti un cocktail détonant, une oeuvre déterminante, qui renaît dans le livre photographique le plus " chaud " de l’année.

par Michel Guerrin

New York 1954-55
New York 1954-55
de William Klein

New York 1954-55 de William Klein
Éditeur: Marval
Parution: Mai 1998
Pages: 252
ISBN-13: 978-2862342207

 

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