Mémoire d’immigrés

Mémoire d'immigrés

Ils ou elles sont nés en Pologne, en Italie, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Turquie ou en Chine. Ils ou elles résident, étudient, travaillent aujourd’hui dans le Nord. Ils ou elles ont ouvert la porte à Philippe Revelli, acceptant de se laisser photographié dans leur intimité.

Ils ou elles ont fouillé dans leur mémoire pour ramener à la surface des souvenirs souvent douloureux, parfois drôles, toujours émouvants et, au travers de leur témoignage, nous livrer une part d’eux-mêmes. Mêlant intimement paroles et photographies, ce livre raconte leur histoire, contribuant ainsi à écrire celle, plus vaste, de l’immigration.

Six mille habitants, un terril, la Belgique au bout de la rue, Valenciennes à vingt minutes de voiture et, à cheval sur deux communes, la zone industrielle de Blanc-Misseron. La petite ville de Quiévrechain, dans le nord de la France, est le théâtre de cet ouvrage.

Quant aux personnages…

Les premiers arrivent en France dans l’entre-deux-guerres. La première, la Grande, a durement frappé le Nord/Pas-de-Calais, paralysé la production de charbon. Il faut reconstruire. On manque de main-d’œuvre. Gouvernement et compagnies minières organisent donc l’immigration d’ouvriers italiens, yougoslaves, polonais. Répondant à l’appel, les pères de Marie Szurminski et de Sabine Pavlik débarquent de Pologne, les parents d’Angelina Druzin, eux, arrivent d’Italie. Quelques années plus tard, femmes et enfants suivent.

Fin de la Seconde guerre mondiale. Encore une fois, le Nord/Pas-de-Calais gît sous les décombres. Encore une fois, l’immigration va fournir la main-d’œuvre qui fait cruellement défaut. Entre alors en scène Cosimo Pulpito, successivement fondeur, mineur, verrier. Il est bientôt suivi par Mario Ambu, embauché par les Houillères, comme ses compatriotes Sanna et Etzi, rejoints un peu plus tard par leurs épouses Concetta et Angela. Tous sont Italiens.

A la fin des années cinquante, fuyant la guerre d’Algérie, c’est au tour de la famille Chemak de s’installer à Quiévrechain – le petit Mohamed a sept ans. Rosa Benamar, Boumediene Barkat puis Fatma, son épouse, les imitent… pour les mêmes raisons. Heureusement, c’est l’époque bénie des Trente Glorieuses. Le chômage est un fléau inconnu. Sur le territoire de la commune de Quiévrechain, de nombreuses entreprises sont florissantes et, pour les tâches pénibles, font largement appel à la main-d’œuvre immigrée. C’est ainsi que le jeune Boumediene est aussitôt embauché à la verrerie, que Renata Druzin, dont les parents travaillent à la briqueterie Dekoker, grandit au sein d’une communauté italienne, et que Yahia Dahou, arrivé d’Algérie au lendemain de l’Indépendance, enchaîne chantier sur chantier – à Quiévrechain, il participe au creusement de l’étang de l’Aunelle.

Vaste enclave entourée de hauts murs et de grilles, les ANF – Ateliers du Nord de la France – sont le poids lourd de la zone industrielle de Blanc-Misseron. L’entreprise fabrique du matériel de transport, notamment ferroviaire. Aux ateliers de peinture, les Turcs sont nombreux à trimer dans une ambiance saturée de vapeurs toxiques. Nous y trouvons Ibrahim Ozdemir, Hidir Somnez, Mehmet Yazgan et bien d’autres, comme le mari de Fadimé Durukan, tous arrivés en France dans le courant des années soixante-dix. Ils ne sont pas seuls. Dans le ventre des ANF, tout l’éventail des origines migratoires est représenté. En ce qui concerne notre histoire, citons des Tunisiens – le mari de Djamila Hadj Saïd, le père de Samia Ayeb, et Mohamed Menzli – et un Marocain que les recruteurs destinaient initialement à la mine.

Depuis le début des années soixante, en effet, les Houillères ont programmé la liquidation progressive du charbon. Plutôt que d’embaucher, pour remplacer les mineurs qui partent en retraite, la direction de l’entreprise charge un ancien sous-officier, un certain Felix Moura, de recruter des ouvriers marocains. Les contrats de dix-huit mois qui leur sont proposés ne leur permettent pas de bénéficier des mêmes acquis sociaux que les autres mineurs et, à la fermeture des mines, leur sort est déjà programmé : ils seront tout simplement renvoyés chez eux. C’est par ce canal que Mohamed Hmamouch arrive dans le Valenciennois mais, sans qu’on songe à lui demander son avis, il sera affecté aux ANF.

Quelques mots encore pour présenter Bedriye Çekiç – à la suite d’un mariage arrangé elle quitte Istanbul pour accompagner son mari, ouvrier dans le bâtiment – et nous voici arrivés aux années quatre-vingt. On commence à parler de chômage. L’extrême droite, puis d’autres, de plus en plus nombreux, montrent du doigt les immigrants. En dépit de diplômes universitaires, Abdallah Abkari, ne décroche que de petits boulots – il est algérien. Fermeture des mines, démantèlement de la sidérurgie, le bassin du Valenciennois est en crise. A Blanc-Misseron, et partout dans la région, des entreprises ferment les unes après les autres : la briqueterie, la verrerie… En 1989, les ANF sont rachetés par une multinationale canadienne et deviennent Bombardier Transport Inc. Plusieurs centaines d’emplois sont supprimés. On ne vient plus à Quiévrechain pour chercher du travail mais, parfois encore, au motif d’un rapprochement de conjoint. Comme Yüksel Ozdemir venue de Turquie rejoindre Yussuf – fils d’Ibrahim et Gulu Ozdemir. Comme Kadidia Houacine. Comme Adel Jaza, fils de pêcheur, venu de Tunisie via l’Italie et qui traîne aujourd’hui son blues de sans emploi. Comme Bornia Shaiek qui, à Tunis, travaillait dans une usine de confection et que l’on décourage, ici, de chercher du boulot dans cette branche – délocalisation quand tu nous tiens !

Oui, nous sommes entrés dans le nouveau millénaire. L’Europe se barricade. La France n’est pas en reste. Elle durcit sa politique migratoire, fait la chasse aux sans papiers. Etudiant boursier débarquant de Tunisie, Anis Sboui galère pour obtenir sa carte de séjour et Zeng Ruai, jeune Chinois, mal à l’aise en français mais fort en maths, doit à la mobilisation des enseignants et des élèves du collège Jehan Froissart de pouvoir rester en France.

Voilà, vous connaissez tous les personnages de notre histoire. Ce sont leurs mots qui ont fait ce livre

par Philippe Revelli

Mémoire d'immigrés
Je disais que je resterais pas : Mémoire d’immigrés
de Philippe Revelli

Je disais que je resterais pas : Mémoire d’immigrés, de Philippe Revelli
Éditeur: Alternatives
Parution: Mars 2009
Pages: 112 - 70 photos
ISBN-13: 978-2862275895

 

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