Sous la surface des roses

Sous la surface des roses

“Sous la surface des Roses” est un ouvrage regroupant 50 images du photographe Gregory Crewdson dans un format panoramique de grande taille, d’environ 40 centimètres sur 30. Ce grand format met parfaitement en valeur la qualité esthétique des images réalisées à la chambre, et rend compte de la complexité des éclairages, des décors, et des maquillages laborieusement travaillés lors des mises en scènes.

Oui, toutes ces images sont des mises en scènes sorties de l’imaginaire du photographe, qui en général témoignent d’une grande solitude, d’une atmosphère effrayante, et d’une ambigüité toute particulières. Rien n’est laissé au hasard, chaque petit détail se trouvant sur l’image contribue à créer une narration dont on ne connaît ni le début ni la fin, mais dont on garde l’ impression. Comme le dit Russell Banks dans son introduction, Gregory Crewdson ne photographie pas ; il les fabrique .

Cette impression laissée par les mises en scènes peuvent mettre le spectateur mal à l’aise, car tous les sujets ont le regard perdu dans le vide, presque mort, comme si leur vie étaient emprisonnée dans un réel oppressant.

Diverses scènes se passant à l’intérieur du foyer familial reflètent l’absence de communication entre les membres qui ne daignent jamais se regarder. Par exemple, la chambre à coucher d’un couple qui aurait dû ressembler à un cocon s’avère être terriblement froide. Tout semble dénué de vie et d’histoire, rien ne donne envie de s’y attarder. Les tons bleutés, l’ambiance aseptisée, le rangement excessif. Gregory Crewdson donne une vision de la famille qui pourrait se situer à l’opposé de la famille idéale suburbaine, où les êtres semblent avoir été catapultés dans leur vie, contre leur propre gré . L’idéal américain a décidé pour eux.

L’idéal américain, c’est aussi la réussite matérielle donnant naissance à l’indépendance, à la reconnaissance sociale. Dans les images de Gregory Crewdson, rien ne manque : On y trouve les fameux supermarchés, des magasins, des belles petites maisons se ressemblant toutes, à la manière d’une maquette géante. Mais les gens qui s’y promènent sont seuls. Les rues sont désertes et trop propres.

Elles portent un vide insoutenable. Il n’y a que quelques voitures, mais aucune vie sociale n’arrive à naître dans cet univers normatif et parfait qui se transforme alors en un monde effrayant, sans vie, à l’images des personnages. Sur une image, une femme enceinte et seule essaie de traverser la route déserte à la tombée de la nuit ; sa posture rappelle celle d’une somnambule. Elle semble ne vouloir aller nulle part. C’est ainsi que les mises en scènes traduisent une sorte d’hyperréalisme, fonctionnant à la manière d’ une caricature. Russell Banks mentionne que la mise en scène n’est jamais dissimulée. Il ajoute : « au contraire, son artificialité nous est presque jetée à la figure ».

Il différencie aussi le travail de Gregory Crewdson et de Jeff Wall : Alors que les tableaux de Jeff Wall sont exhaustifs, terminés, et ne laissent plus aucune place à l’imagination du spectateur, les mises en scènes de Gregory Clewdson sont qualifiées par leur « incomplétude » qui invitent au questionnement. Ce questionnement n’a pas pour but de reconstruire l’histoire, au contraire, il sème le trouble et rend les choses encore plus floues.

Les images de Gregory Crewdson cachent toujours une facette profonde des êtres liée à leur inconscient. Le nom de l’ouvrage le prouve. C’est sous la surface des roses si belles que se trouvent ces impressions traduisant le malaise, la solitude. Ce monde de l’en-dessous apparaît dans des reflets d’une eau noire opaque, comme sur l’image où un garçon rentre de l’école et aperçoit une femme nue, dans l’entrebâillement d’une porte. L’eau, le reflet, la femme nue.

Autant de symboles faisant référence au pathos, à l’inconscient. C’est ici que la solitude prend racine, celle que Russell Banks qualifie de « corrosive », au sein du quotidien.

par Alexandra Calame

Sous la surface des roses
Sous la surface des roses
de Gregory Crewdson, Russell Banks

Sous la surface des roses, de Gregory Crewdson, Russell Banks
Éditeur: Textuel
Parution: Juin 2008
Pages: 139
ISBN-13: 978-2845972865

 

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