J’étais mort

J'étais mort

Les images sont crues, parfois terribles : le corps déserté par la conscience, le corps dénudé, intubé, le corps qui se vide. Pas de romantisme possible. Le noir et blanc instaure une distance mais nous sommes au coeur du drame, entrés comme par effraction dans le décor banal d’un quotidien.

Les frontières habituelles de l’intimité et de la pudeur s’effacent. Il y a de la douceur pourtant. La douceur de celles et ceux qui sont là pour écouter, rassurer, tenir une main. Et certaines de ces images peuvent se lire comme des veillées, comme des pietà.

Les photographies que Grégoire Korganow a prises pendant un an aux côtés du SMUR de Gonesse tracent les contours d’une expérience – instant de la mort, éclipse de la vie qui se dérobe à ceux qui la traversent. Accidenté en 2007, réanimé par une équipe d’urgence, il a lui-même vécu cette énigme du temps suspendu entre la vie et la mort.

Il a fallu aller y voir. Le mystère reste intact.

J'étais mort
J’étais mort
de Grégoire Korganow

Extrait du livre :

Jeudi 6 janvier 2007. 19 heures. Porte d’Orléans.

Je m’engage à moto sur le périphérique. Je roule doucement. Devant moi, une camionnette blanche. Elle stoppe brutalement. J’écrase la poignée de freins. La pluie fine a rendu le sol glissant. Ma roue avant dérape et la moto se couche. C’est le choc. Je m’encastre sous la camionnette. J’essaie de me dégager. Je ne peux pas. Ma jambe droite est coincée. J’essaie de la tirer. Impossible. J’ai mal dès que je bouge. Seul mon buste dépasse de l’arrière du véhicule. Je suis trempé par la pluie et par l’essence qui s’échappe du réservoir de ma moto. J’ai peur.

Les secours arrivent. Beaucoup de monde autour de moi. Des policiers, des pompiers. Mon blouson en cuir, mon pull-over, mes chaussures sont découpés. Je suis impressionné par la taille des ciseaux. Je suis maintenant presque nu, allongé sur le goudron. J’ai froid. – Bonsoir Monsieur, je suis le médecin. Je vais vous donner un peu de morphine pour vous soulager.

Première injection.

Je me détends un peu. Je regarde les voitures qui passent au ralenti sur ma gauche. Avec la pluie et la lumière des phares, je vois trouble. Une minerve est fixée autour de mon cou. Une planche est glissée sous mon dos. Impossible maintenant de faire le moindre mouvement. J’entends des bribes de conversations. – Comment on va le sortir de là ? Impossible de faire venir une grue avec tout ce trafic. Un pompier rampe sous la camionnette avec une lampe de poche. Il découpe mon pantalon, dernier obstacle encore intact.

– Je n’y vois rien là-dessous. Et puis c’est plein d’essence !

Il me touche la cheville. Je hurle. Nouvelle injection de morphine. Cela doit faire maintenant plus d’une heure que je suis allongé sur le goudron glacé. Je recommence à paniquer. Comment vais-je m’en sortir ? J’imagine que l’on me coupe les jambes. Je m’agite. Je gémis.

Nouvelle injection de morphine.

J’ai mal au coeur. La bouche sèche. Je ne sens plus ma jambe. Mon corps pèse des tonnes. – Monsieur, monsieur répondez-moi ! Je voudrais bien. Impossible de parler. – Monsieur, si vous m’entendez, levez le bras ! Je ne peux pas. Je me concentre. Impossible. Je m’enfonce dans le sol.

Je regarde les visages penchés au-dessus de moi. Je les distingue à peine. Ils sont de plus en plus flous. J’ai le sentiment de basculer en arrière. La lumière m’éblouit. Je ferme les yeux. Je n’arrive plus à respirer. J’ai pourtant un masque à oxygène posé sur la bouche. Je m’asphyxie. Mais qu’est-ce qui se passe ? Je vais mourir. Tout seul.

– Monsieur, ouvrez les yeux Monsieur !

Je ne peux pas. Je voudrais leur dire que je manque d’air. Que je ne peux plus bouger. Que je meurs. Aidez-moi je vous en supplie ! J’essaie de me calmer. Je me concentre sur ma respiration. Cela ne change rien. Je m’étouffe. Tout est de plus en plus sombre. J’entends encore au loin la voix du médecin.

– Monsieur, monsieur… On est en train de le perdre.

Je me résigne. C’est fini. Trou noir. Je me réveille dans la salle de réanimation d’un hôpital. Mon épouse est penchée au-dessus de moi. Elle me parle doucement.

Je suis vivant.

J’étais mort, de Grégoire Korganow
Éditeur: Le clou dans le fer
Parution: Septembre 2010
Pages: 144
ISBN-13: 978-2917824108

 

    509